27 août 2013

Le grand retournement...Quand les Alexandrains sont en "crise"..

ImageProxy.jpgC’est la crise, la bourse dégringole, les banques sont au bord de la faillite, le crédit est mort, l’économie se meurt… Pour sauver leurs mises les banquiers font appel à l’État. L’État haï est soudain le sauveur ! Les citoyens paieront pour que le système perdure, que les riches restent riches, les pauvres pauvres.

 

Adaptée de la pièce de Frédéric Lordon cette histoire d’aujourd’hui se raconte en alexandrins classiques. C’est tragique comme du Racine, comique comme du Molière…

 

"Qui sème la misère, récolte la colère"

 

 

 

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’adapter la pièce de théâtre dont est tiré Le grand retournement ?

J’ai lu D’un retournement l’autre quasiment à sa publication et j’ai immédiatement appelé Frédéric Lordon pour lui demander de n’en céder les droits à personne. Il n'y avait que moi pour en faire un film ! Un film qui, selon la magnifique définition de Jean Cocteau, serait « un objet difficile à ramasser ». Je trouvais le texte brillant, très drôle et très fin, sans compter que je partageais en tous points l'analyse économique et financière qu’il proposait. Il est vrai aussi que j’aime faire des films à partir de textes qui ne sont pas a priori cinématographiques, comme En compagnie d’Antonin Artaud d'après le journal de Jacques Prevel. Le journal d’un jeune poète qui passe ses journées en quête de nourriture et ne pense qu'à écrire n’est pas par nature l’objet idéal pour un scénariste ni ce qui excite d'emblée les producteurs. La pièce de Frédéric Lordon portait en elle le même genre de défi.

cr.jpg

 

Quels aménagements avez-vous apportés au texte de Frédéric Lordon pour en faire un film ?

 

La pièce de Frédéric Lordon a été écrite d'abord pour être lue, ensuite éventuellement pour être jouée mais je ne crois pas que la dimension scénique ou cinématographique ait été la préoccupation centrale de l'auteur. Il fallait donc l'amener au cinéma, l'adapter. Mon travail s’est déroulé en deux temps.
D'abord j'ai fait éclater le texte pour répartir les répliques entre les rôles et définir le caractère des personnages, le banquier Franck serait dans le registre " ecclésiastique ", le banquier Pater serait l'ami de toujours, le banquier Barbin un illuminé, le premier deuxième conseiller, Benjamin Wangermée, serait comme un écureuil fou, son remplaçant jouerait Hernani etc… Ensuite autour d'une table, avec les acteurs, nous avons confronté mon adaptation aux nécessités de l'oralité, nous avons travaillé à la " mettre en bouche " si vous préférez. Par exemple, dès la première lecture, Jacques Weber nous a suggéré de " faire du Rostand ", c’est-à-dire non seulement répartir les répliques, mais ne pas hésiter à donner trois mots d'un vers à l'un, trois à l'autre et six au dernier, ce qui souligne immédiatement l'humour du texte. Lecture après lecture, je crois que c'est autour de cette table que le film s'est construit, quand chaque acteur s'est emparé des alexandrins de Lordon pour les faire siens, pour qu'ils leur passent dans les moelles jusqu'à paraître absolument naturels et quotidiens. L'enjeu était de faire du cinéma, pas du théâtre ! Dès lors n'avons-nous pas hésité à modifier tel ou tel vers pour aller toujours vers plus de simplicité tout en respectant à la lettre le texte de Frédéric Lordon.

Il a suivi ce travail ?

Tout a été fait avec son accord. Jour après jour, je lui soumettais nos modifications… Ce qui d'ailleurs l'invitait à nous en proposer d'autres !

cri.jpg

 

Comment avez-vous contourné l’écueil du théâtre filmé ?

J’avais déjà connu deux expériences dans ce domaine, les Sonnets de Shakespeare qu’avaient mis en scène Jean Jourdheuil et Jean-François Peyret et Architruc d’après Robert Pinget. Le théâtre m'inspire mais je me garde bien d'en copier les effets ou pire, de l'illustrer. Filmer le théâtre, c'est ma façon de l'apprivoiser, de l'arracher à la scène. Je ne tourne pas de "captation", je le fais mien en en faisant du cinéma. C'est toujours une mise-en-scène originale. Le Grand Retournement paye sa dette au théâtre par l'usage de l'alexandrin et s'en affranchit aussitôt en oubliant les planches pour ne connaître que le cadre et sa lumière.

C'est vrai que la photo est très réussie… Qu'elle ne donne jamais l'impression d'une " lumière de théâtre ".


François Catonné, le chef opérateur, et moi sommes complices depuis plus de trente ans. Nous préparons très longuement chaque tournage et sur le plateau notre challenge est que l'un doit toujours avoir une idée de plus que l'autre. Que ce soit sur le terrain documentaire ou dans la fiction, nous partageons l'idée d'un cinéma inventeur de formes, inventeur d'images dont l'esthétique exprime toujours notre point de vue sur ce que nous tournons. J'ai envie de préciser : notre point de vue moral et politique.

Comment avez-vous choisi la musique ?

 

J’ai donné une seule indication au compositeur : il faut traiter le genre et que la musique porte en elle l’ironie du texte, son lyrisme aussi. Elliott Covrigaru a suivi la piste Kurt Weil… et c'était la bonne piste. La musique et le texte ne font qu'un, ce sont deux discours jumeaux dans des registres différents. C'est une musique que j'aime beaucoup...

 

Où le film a-t-il été tourné ?

 

Nous avons tourné dans l’usine Babcock d’Aubervilliers dont j’avais déjà utilisé un bureau désaffecté pour une scène des Cinq parties du monde

 

crise.jpg

Pourquoi avez-vous choisi pour décor cette friche industrielle à l’abandon ?

Il y avait une chose dont j’étais certain : je ne voulais pas tourner dans les ors de la République ; cela aurait été totalement pléonastique d'aller filmer dans un palais ou je ne sais quelle institution. J’ai également évacué l’éventualité de tourner dans un décor hyper moderne avec de grandes surfaces vitrées ; décor qui aurait signifié une dépendance totale par rapport à la météo, une structure plus lourde sur le plan technique et d’autant moins de temps pour les acteurs. L’idée de la ruine industrielle s'est très rapidement imposée. Elle renvoie métaphoriquement à la destruction absolue provoquée par la crise financière et bancaire. C'est un décor de désolation. Les lieux gardent la trace de leur splendeur passée dont il ne reste que des vestiges, ferrailles, gravats, effondrements ; la banque centrale n'est plus qu'un trou et l'Élysée un pan de mur… Dans cet espace, dans ce désastre architectural si photogénique, je pouvais à la fois faire du cinéma et laisser du champ aux acteurs sans les contraindre à l'excès.

 

crisess.jpgLe livre est paru en mai 2011. Entre-temps, la situation politique a changé. En avez-vous tenu compte ?

 

Les acteurs, Frédéric Lordon et moi-même étions d’accord sur le fait qu’il n’y avait aucun réaménagement à opérer. Que ce serait une erreur de vouloir coller à l’actualité. La mise en cause de la politique néo-libérale d'un gouvernement de droite l’est encore aujourd’hui - et peut-être de façon beaucoup plus cruelle - sous un gouvernement de gauche. La force de l’analyse de Frédéric Lordon, c’est qu’elle traverse le temps. La critique que l’on peut faire aujourd’hui des institutions bancaires, de la Banque Centrale Européenne, de l'asservissement du politique à l’économie est tout aussi fondée qu'elle l'était il y a trois ans. La question qui se pose, et qui se posera à ceux qui verront le film en 2013 : comment se fait-il qu’un gouvernement socialiste élu par une majorité populaire poursuive une politique économique et financière au détriment des intérêts de ses électeurs!

 

 

 

crises.jpg

 

 

 


lien vers un super article : http://www.spoutnik.info/evenement/2759-le-grand-retourne...

http://youtu.be/2T88Jg4Dneg

 

 

Quand la Crise est en Crise.

Les commentaires sont fermés.